Kopac ou la sauvage élégance de l'être

Profile, 1962
“Kopac ou la sauvage élégance de l'être”
Rares sont les peintres du XXe siècle qui ne se seront pas laissés prendre au piège de la peinture. Rares sont les peintres du XXe siècle qui n’auront pas démérité de la grande hérésie occidentale d’où est né l’art moderne et au cours de laquelle l’activité artistique s’est sans cesse confondue avec une poursuite de la connaissance. Kopac est un de cest rares artistes de notre époque qui, au-delà ou en deça des styles et des classifications, de Duchamp à Tanguy, de Kandinsky à Toyen, de Malevitch à Arp, ont tout misé, au-delà ou en deça de la peinture, sur cette quête du sens dont le destin plastique demeure tout entier contenu dans la célèbre déclaration de Léonard de Vinci: “La peinture est une chose mentale.”
Inutile de s’interroger bien longtemps sur l’actuelle débâcle des arts plastiques : la peinture d’aujourd’hui meurt d’avoir inconsidérement négligé cette constatation primordiale. S’étant peu à peu condamnée à n’être plus que son propre reflet, elle s’affirme à travers une rhétorique désespérante, quand elle n’a pas purement et simplement abdiqué devant le terrorisme grandissant du réalisme et de l’artillerie idéologique que celui-ci traîne toujours derrière lui. Voilà où nous en sommes, confrontés à une peinture dont les développements contradictoires mais cohérents – la rhétorique idéologique étant très exactement complémentaire de la rhétorique formaliste en cours, et l’inflation du message s’échangeant contre l’inflation de la forme – nous renovoient les contradictions et la cohérence d’une société technicienne narcissiquement préoccupée de son fonctionnement et oublieuse de savoir pourquoi elle fonctionne. Et serait-on tenté de penser que cette société a la peinture qu’elle mérite, que toute l’activité de Kopac vient heureusement contredire cette hypothèse. C’est en cela que Kopac est d’abord un poète, s’inscrivant en totale discordance avec le monde comme il va.
A son pouvoir de faire surgir la vie de rien, d’inventer la pavane de deux beautés lointaines sur le médaillon d’une planche à découper, de retrouver dans les froissements du papier collé les frémissements et les grandes lignes du visage, nul ne doutera de la vertigineuse puissance lyrique de Kopac.

Trois, 1965
On s’étonnera peut-être davantage que, pour le situer, j’aie cru bon de le rattacher à une tradition culturelle loin de laquelle le rythme quasi organique de son activité paraît le tenir. Car même si la peinture de Kopac n’est ni brute ni naïve comme je l’ai dit ailleurs, une harmonie occulte semble s’emparer de tout ce qu’il touche, ébranlant la masse des apparences pour libérer des forces vives que l’obscurantisme de la rationalité mensongère de notre époque finit par nous faire oublier. Au point que Kopac est à ma connaissance le seul peintre qui nous conduit à voir les couleurs mûrir comme des fruits, les formes éclater comme des orages, la lumière apparaître ou disparaître comme la nuit. Sectacle essentiel qui ramène l’esprit à l’aube des choses, je veux dire à sa racine sensible. Voilà pourquoi la peinture de Kopac est d’abord “une chose mentale”, quand elle suspend la dispersion des êtres et des choses pour affirmer la raison ardente, mais jamais évidente, qui les rapproche et les éloigne, les mêle et les entremêle, les fait vibrer et s’éteindre. Tel est le haut savoir de Kopac. Haut savoir rendant superbement la vie à elle-même à travers la mise en branle de réseaux poétiques jusqu’alors insoupçonnés. Haut savoir métaphorique n’ayant d’autre fin que de conquérir la dimension imaginaire de notre existence.
Alors, il est de toute importance que Kopac porte depuis déjà longtemps une attention extrême au corps comme au visage humain. D’autant que rien dans cette préoccupation passionnée ne saurait être attribué, de près ou de loin, à un retour au sujet. Au contraire même, quand il s’agit là d’une démarche définitivement étrangère à celle d’un nombre grandissant de peintres de plus en plus fascinés ou obsédés par les mutilations, la désintégration, l’anéantissement de la personne humaine : je pense ici à Bacon et à ses malheureux suiveurs. Pour la raison très simple que Kopac ne témoigne pas, ne proteste pas, ne constate pas, ne dénonce pas. Non, il rêve. Mais il rêve si intensément à travers le bleu vif, le jaune safran, le rouge pourpre, que les pièges de la peinture – les pièges de la matière, de la forme, du sujet – ne peuvent plus se refermer sur sa vision, je veux dire sur ce que nous ne savons plus, sur ce que nous ne savons pas encore, de nos silhouettes proches, lointaines, improbables et que Kopac s’emploie à nous montrer avec la rigueur des grands inspirés.
Mais que pourrions-nous en savoir ? Puisque au moment où le corps humain est réellement mutilé, torturé, mis en pièces, avec une technicité jamais égalée (ouvrez les journaux, lisez les rapports d’Amnesty International), on assiste au développement florissant d’une industrie désastreusement complémentaire de cette entreprise de destruction et qui a pour but de produire inlassablement, à travers une série d’opérations sportives, hygiénistes, sexuelles, les images rassurantes d’un corps-gadget. Un corps qui fonctionne tout seul, un corps qui jouit tout seul, un corps qui s’effondre tout seul. Un corps qui ressemble à tous les autres mais qui méconnaît tous les autres. Un corps sans tête, un corps sans ombre, un corps privé de sa respiration symbolique.

Trois têtes, 1963
Loin des bruits du temps, et pourtant au cœur même de l’époque, Kopac travaille à nous rendre ce qui se perd là, dévoilant du même coup avec une violence autrement plus grande que les maîtres du constat la moisson de chances renversées qui se confond désormais avec notre horizon. Regardez-le faire feu de tout bois, de toute couleur, de toute forme, de toute matière. Non qu’il récupère les débris, les fragments, les objets trouvés, pour exalter les lois du hasard et l’éclatement du sujet, ou au contraire pour retrouver un ordre dispersé. Il a beaucoup mieux à faire. Sans aucune nostalgie culturelle ou écologiste, il s’applique seulement à trouver ici et maintenant l’intervention la plus réduite (on pourrait dire la plus élégante au sens mathématique du terme), l’intervention imperceptible qui va donner forme à l’informel et dans ce mouvement même permettre de penser l’impensé. Et c’est ce qui fait d’ailleurs la nouveauté même du collage tel que le pratique Kopac, collage harmonique qui éveille des séries d’échos dans la forêt toujours vierge des formes, des lignes et des couleurs. Car à l’inverse de la plupart, Kopac ne cherche pas à réorganiser ou à désorganiser le monde: simplement, il ajoute aux êtres et aux choses le peu, le très peu qui défait les certitudes de la perception pour déployer à l’infini le paravent des apparences. Et dans le vertige de ce miroir se brisant sur son propre miroitement, ce que nous montre Kopac, c’est le trouble même de la pensée s’emparant de la matiére, c’est le mouvement de l’être s’ébrouant entre les apparences.
Alors soudain, il n’y va plus seulement de notre image mais de notre destin, car Kopac nous apporte là masques et parures que notre civilisation n’avait pas su nous donner. Inestimable cadeau, quand on se souvient que selon Roger Caillois les sociétés humaines se distinguent et s’opposent par leurs jeux. Métaphores sociales qui ne trompent jamais, les jeux des unes seraient régis par les lois de la compétition et du hasard. Les jeux des autres recourant au masque et au vertige. Et comme il ne fait aucun doute que nous appartenons à ces civilisations sévères de la compétition et du hasard, reposant tout entières sur l’exaltation de l’avoir, on mesurera peut-être ce que Kopac nous offre là. Du plus profond de la jungle mentale dont nous avons tout oublié, il ne rapporte rien moins que notre double. Mais notre double paré du gris rose de tous les frémissements enfouis, du vert vif de tous les élans freinés, du beige fauve de toutes les passions abandonnées. Double luxueux submergeant dans la magnificence de sa vérité mouvante les pauvres richesses de notre monde de l’avoir pour dévoiler le secret de plus en plus rare de la véritable élégance: que le luxe ou la poésie – c’est pareil – ne sont rien d’autre que la victoire de l’être sur l’avoir. Rien d’etonnant alors à ce que les masques et personnages de Kopac possèdent la sauvage grandeur des arts dits primitifs: le même sens de la dépense métaphorique hante les uns et les autres. A ceci près que chez Kopac, cette luxuriance métaphorique n’est pas le prix payé – fut-il symbolique – pour garantir la cohérence d’une organisation sociale. Infiniment plus dangereuse, elle nous ramène au bord de nous-mêmes, au bord du vertige du sens, au bord de l’incontournable interrogation sur ce que nous sommes. Comme si la réponse était dans le questionnement. Comme si la vie était dans le “qui vive?” Comme si la poésie commençait avec cette lancinante conscience du néant.
Il y a peu de temps, j’ai rencontré Kopac; il portait comme un bouquet toutes les couleurs de l’orage.
Annie Le Brun - Kopac – ou la sauvage élégance de l'être, galerie d'art international Chicago-Paris, extrait de Cimaise n° 160, Paris 1982